Parlez avec un guide :

Question de sécurité. Partie 2 | Apprendre de ses erreurs.

Posted 2017 12 06 by Fred

 

c2tpIHBvbGU=

 

 

"A la fin de l'été, j’ai retrouvé mon bâton, 300m plus bas que l’arbre auquel j’ai réussi à m’accrocher le 20 mars 2017.
Ce jour là, j’ai eu la peur de ma vie.

 

La journée s’annonçait pourtant parfaite. En congé avec ma chérie, beau temps, belle neige, les enfants à la crèche. Ça faisait longtemps que je voulais enchaîner la face sud du signal du Petit Mont cenis le matin et la face nord du Mont Froid l’après-midi.

Sur le papier ça semblait un bon plan.

Tous les facteurs semblaient réunis; pas de nouvelle neige, pas de vent, pas d’activité avalancheuse dans la dernière semaine, une nuit claire et un bon regel en surface, des participants en forme et partants pour le projet.

C’était sans compter sur les facteurs humains.

Tellement heureux de skier avec ma chérie et d’avoir l’opportunité de faire cet enchaînement, je n’ai vu AUCUN des signaux d’alerte qui d’habitude me font réévaluer le plan. Moi qui en entend parler depuis plus de 10 ans, qui en ai parlé à tant de gens depuis, je n’ai pas vu venir les fameux troubles de l’inconscient que Ian Mc Cammon a mis en évidence.

Tous sont pourtant intervenus jusqu’au moment de l’accident :
- L’habitude : c’est le terrain de jeu de mon enfance !
- L’obstination: enfin un jour de congé ou je vais pouvoir skier pour moi, on va en faire un maximum!
- Le désir de séduction: skier avec ma chérie, quel bonheur!
- L’aura de l’expert: « ok il est 14h, mais on descend au nord, t’inquiètes! »
- Le positionnement social: trop bien ce que je vais pouvoir raconter aux copains et à Facebook!
- La sensation de rareté: en ce moment c’est neige printemps au sud et au nord, le top!

 

T2ZmIHBpc3QgYW5kIHRvdXJpbmcgaW4gTWF1cmllbm5l

 

 

 

En montant au Signal par le versant nord-ouest, la neige est béton. Valérie qui a des peaux neuves n’a pas besoin de couteaux, mais moi, avec mes peaux de guide usées, je dois les mettre. D’ailleurs ça tombe bien, on n'en a qu’une paire pour deux.

On monte... mais ça devient trop raide et je dois redescendre aider Valérie à pied, en m'enfonçant jusqu’aux hanches dans de la farine sous la croûte de regel.

Premier sommet, casse croûte, bonheur...et la neige a l’air top.

 

 

 

 

 

YmFja2NvdW50cnkgc2tpaW5nIGluIHRoZSBBbHBz

 

Petit couloir de mise en bouche, c’est décaillé nickel! Avant de partir en plus grandes courbes dans le bas. Tiens, ça casse un peu sous mes skis quand je suis pas bien deux pieds.
«  - et toi chérie, ça casse aussi ?
- non ça va.
- Ah... mais t’es bien plus légère que moi, il faut que je m’applique alors! »
Et on remet les peaux pour monter au Mont Froid. Peu de pente et peu de neige sur ce versant.
 

Un peu avant le sommet, il y a un petit cumulus et quelques copains parapentistes passent au dessus de nous. Il est 14h, nous sommes le 20 mars.
« Tiens, je n’en ai jamais vu là, ça doit chauffer aujourd’hui pour qu’ils enroulent ici! »

 

 

 

UG93ZGVyIHNraQ==

 

 

Et hop, deuxième descente! On descend la grande combe nord, prudemment, un par un dans le raide.
« - C’est pas super bon. Ce sera sûrement mieux dégelé un plus à l’ouest, viens on traverse à gauche»

Super neige ici. On skie l’un à côté de l’autre en hurlant de bonheur!
« Ça casse encore sous mes skis.. ça tient toi?

- non, moi ça va.

- Ok. Viens on fait un selfie! C’est trop bon!

aGFwcHkgc2tpZXJz

 

 

 

On descend encore un peu mais de là je ne vois plus le chalet des Prés qui sert de repère pour trouver la route à l’entrée de la forêt.
On traverse à droite, passe sur une plaque d’herbe.
Je me dis « Tiens, bizarre, ça a déjà fondu ici? »

Et derrière on aperçoit les premiers petits pin cembros. Valerie repasse instinctivement en mode méfiance et reste un peu derrière. Je traverse encore un peu à droite, je ne vois pas bien ce qu’il y a derrière cette croupe. J’avance encore un peu, lève la tête à droite et je me dis « Ah mais putain c’est quoi cette grande combe? » .... mais trop tard.

 Valerie hurle, je sens que je glisse vers le bas, ça me couche en arrière. Ce n’est pas épais où je suis je devrais m’en défaire assez vite
 Mais je regarde à droite et c’est  toute la grande combe qui part, c’est énorme ! Je ne veux pas aller là-dedans, sinon je suis mort.
Je me débats comme un fou, déchausse un ski (qui était verrouillé) en tapant sur la butée avant avec l’autre. Ça marche mais je n’arrive pas à enlever le deuxième.

Ça me tire vers le bas. J’ai une main libre, mon bâton est parti. Je me jette sur un premier pin, loupé. Un deuxième, ça tire l’épaule mais ça tient. La neige de la petite plaque avec laquelle je suis parti me tire vers le bas mais je tiens bon. Je m’arrête enfin et le flux principal de l’avalanche passe à 10m en dessous de moi.
 Minutes interminables où je crois que Valérie est partie avec l’avalanche plus à gauche, je sors mon DVA, ma radio, hurle son nom.
 Enfin, je l’entends. Elle est au-dessus de moi, ça a fissuré autour d’elle mais ce n’est parti que en dessous. Je m’en veux:
« Putain d’entrée de forêt! Ça a été notre problème tout l’hiver et là, j’arrive dedans sans me méfier! » Elle me rejoint, on pleure…

«  - Et moi qui croyait que ça pouvait pas t’arriver à toi. »
C’est fou comme tout est alors apparu évident. Saleté de couche fragile enfouie.

Je suis passé à l’endroit le plus fin, 20 cm de cassure. Et j’ai déclenché une plaque de 200 m de large et 80cm de cassure au plus haut. Il ne faut pas longtemps pour faire cette analyse après l’accident. À l’instant même où je me suis accroché à cet arbre et que l’avalanche est descendu sans moi, tout est apparu clair, trop clair.

 

YmlnIGF2YWxhbmNoZQ==

c25vdyBhdmFsYW5jaGU=

 

Par contre il m’a fallu quelques mois pour retourner chercher mon bâton et encore un peu pour partager cette expérience.

Quand on skie, on doit réussir à en partie oublier ce que l’on sait et se recentrer sur ce qu’il se passe là, en ce moment. Les facteurs humains doivent être au centre de nos décisions.

Maintenant, l’hiver d’après arrive, je vais retourner skier. Parce que j’aime ça. C’est ma vie.
Une des choses qui a changé est que je sais que ça peut m’arriver aussi, parce que je suis humain. Et il va falloir que je me méfie de moi-même.

N’y voyez aucune leçon de morale de ma part. Juste mon témoignage et mon analyse.
Nous avons tous plus ou moins de connaissances et d’expérience. Mais ne pensez-vous pas que le principal danger peut venir de nous-mêmes et de la façon dont nous les utilisons?"


 

Merci à
La nature, pour avoir mis cet arbre sur mon chemin
Ma chérie, pour m'aimer encore
Fred, Greg, Bjørn, Alain pour leur soutien et leurs echanges sincères.
Le Pghm de Modane pour avoir retrouvé mon ski le soir même sur le dépôt.

A l’équipe de Salomon qui a créé les bâtons à dragonnes éjectables.
Et vivement des vraies fixations de sécurité, qui déchaussent quand il le faut.

À lire pour se rendre compte que ça arrive à d’autres et peut-être revoir en globalité notre manière d’aller skier, tous les jours: « Les décisions absurdes » de Christian Morel

 

 

                            Victor.

Question de sécurité. Partie 2 | Apprendre de ses erreurs.Question de sécurité. Partie 2 | Apprendre de ses erreurs.Question de sécurité. Partie 2 | Apprendre de ses erreurs.Question de sécurité. Partie 2 | Apprendre de ses erreurs.Question de sécurité. Partie 2 | Apprendre de ses erreurs.Question de sécurité. Partie 2 | Apprendre de ses erreurs.Question de sécurité. Partie 2 | Apprendre de ses erreurs.